Capucine Lageat
& Antoine Perroteau

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À propos de la résidence aux Ateliers RAVI - Sur la trace du sillon industriel

Au XIXe siècle, l’essor industriel va de pair avec le développement urbain. Les milieux ruraux sont délaissés au profit d’agglomération industrielle, promesse de travail et salaire. Les charbonnages et les usines pullulent tandis que les quartiers résidentiels s’y collent directement afin d’assurer une main d’œuvre toujours prête au pied levé. Les villes s’organisent autour des activités industrielles, principal lieu d’animation de ces nombreuses décennies.

Depuis lors, la révolution industrielle a laissé place à d’autres innovations. Les lumières se sont éteintes dans de nombreuses industries, les travailleurs ont trouvé d’autres occupations, les quartiers ont vu passé une génération puis bientôt une autre et encore une autre…

Capucine Lageat et Antoine Perroteau nous proposent un regard sur les vestiges industriels délaissés, voire oubliés, dont le paysage liégeois est largement parsemé. Ce duo d’artistes a déambulé dans les quartiers ouvriers de la région pour les observer et en capter des images. Ces dernières offrent à voir rues et habitations avec pour toile de fond une ruine industrielle, qui représente généralement « un repère artificiel en hauteur, similaire à un clocher d’une église », précise le duo. Un intérêt patrimonial, social et politique sous-tend cette démarche.

Malgré l’absence de figure humaine dans cette œuvre, la dimension sociologique est abordée par un questionnement historique et prospectif. L’extinction des usines a conduit à un important chômage ainsi qu’à une perte d’identité. Les photographies des artistes montrent des rues presque figées dans le temps sans expliquer comment leurs habitants évoluent dans notre société.

Par ailleurs, la présence des ruines industrielles sur les photographies conduit à interroger cette logique urbaine tournée vers le passé. L’obsolescence des usines et autres lieux industriels remet en question la construction des villes autour de ces lieux vidés de toute activité. L’impuissance des autorités à imaginer un futur pour ces vestiges est soulevée en substance dans cette œuvre.

Les deux artistes pointent cet immobilisme tout en suggérant le regard du piéton. La déambulation et la dérive sont très importantes dans leur travail. Ces deux aspects apportent une dimension situationniste, avec l’idée de la marche qui pourrait structurer les quartiers et les villes. La conception de ces dernières par le mouvement et non selon l’habitat et selon un éphémère lieu de travail ouvre d’autres perspectives.

Capucine Lageat et Antoine Perroteau se sont concentrés sur la périphérie liégeoise : Cheratte, Oupeye, Sclessin et Ougrée. Au-delà du questionnement politique inhérent à leur œuvre, ils s’intéressent à l’architecture et son esthétique. Sur leurs photographies, la lumière percute les briques et la rouille et leur donnent corps dans une large variation de tonalités et de formes.

Ce travail est notamment décliné dans un projet d’édition, un support qui permet de traiter avec plus de liberté ce très vaste territoire. Sur certaines pages, les photographies côtoient des commentaires des deux artistes, soucieux de partager leur expérience. Un montage de plans séquences de vidéos donne, par ailleurs, à voir plusieurs panoramas de ces quartiers. Enfin, cette résidence a été l’occasion pour les artistes d’expérimenter d’autres moyens d’expression, tels que la stéréoscopie ou l’impression en transparence sur plexiglas. Ces médias donnent aux photographies une tonalité et une texture historiques très à propos.

Thibaut Wauthion
historien de l'art et commissaire d'exposition





Démarche générale du duo

Nous composons en duo des liens entre images fixes et images en mouvement à travers des films et des photographies. Notre pratique porte sur la mémoire des lieux, nous questionnons ainsi la perception de l’espace, au regard de sa conception, proposant une approche critique de l’espace social et suggérant sa possibilité d’appropriation populaire. Nos expérimentations nous mènent à créer des documentations topographiques, à recomposer des images par démultiplication des points de vues, à réactualiser des archives par superposition ou encore à utiliser le stéréoscope. Nous avons notamment documenté des territoires désindustrialisés en Angleterre, en Wallonie et en banlieue parisienne, interrogeant l’invisibilisation de classes sociales fragmentées, et à l’occasion d’un séjour à Pékin nous avons illustré la réalité d’architectures à la fois délaissées et convoitées.

Parce que nous nous laissons dans un premier temps porter par les lieux, nos découvertes spatiales peuvent être considérées comme des dérives. Il nous est important de prendre un le temps de marcher, afin de ressentir l’influence de l’espace social et architectural sur le regard commun. Nous privilégions des sites en transformation - où en attente de transformation - car ces temps font resurgir les histoires locales, tout en laissant le futur, impalpable, nous échapper davantage. Dans un espace urbain en restructuration peut autant advenir une standardisation mortifère qu’un abandon soudain - suite à l’éclatement d’une bulle spéculative par exemple. Face à cette incertitude nous souhaitons garder la possibilité de rêver d’une appropriation populaire. C’est une porte ouverte vers les possibles que notre regard cherche à déployer, c’est pourquoi nous aimons à considérer que ces espaces, eux aussi, sont à la dérive.

Notre pratique consiste donc à représenter des environnements par la photographie ou par la vidéo - et si possible en confrontant ces deux médiums. Dans nos travaux récents nous avons documenté des espaces avec un regard presque topographique en invoquant le film dans la photographie et vice-versa. Les photographes Cyrille Weiner et Francis Jolly décrivent ainsi notre mission dans le quartier d’Ivry-Port comme “une expérience cinétique d’un territoire en mutation” (Artpress hors-série n°52).

Loin d’une volonté de patrimonialisation, nous souhaitons réactualiser notre rapport à l’histoire populaire afin d’ouvrir le champ des possibles, ainsi que l’explique l’historien de l’art Thibaut Wauthion à propos de notre réalisation dans la région liégeoise : “ la présence des ruines industrielles sur les photographies conduit à interroger cette logique urbaine tournée vers le passé. L’obsolescence des usines et autres lieux industriels remet en question la construction des villes autour de ces lieux vidés de toute activité. L’impuissance des autorités à imaginer un futur pour ces vestiges est soulevée en substance dans cette œuvre.”

L’absence récurrente de figures dans nos représentations pourtant ancrées sur des territoires précisément localisés est une omission signifiante. Toujours à propos de sillon industriel Thibaut Wauthion l’analyse ainsi : “malgré l’absence de figure humaine dans cette œuvre, la dimension sociologique est abordée par un questionnement historique et prospectif”. Cette carence est, en fonction des territoires explorés, celle d’ouvriers ou d’habitants - parfois des deux. Cette omission possède une dimension spectrale que l’on pourrait justifier en s’appuyant sur Jacques Derrida et sa question ouverte de l’héritage du marxisme à l’époque du monde post-communiste, question qui peut aujourd’hui se renouveler à l’échelle et à l’époque d’une Europe désindustrialisée, et donc vidée des acteurs mémoriels du projet marxiste.

Capucine Lageat & Antoine Perroteau